Assad et les islamistes contre le Rojava



ROJAVA - Nous avons vu récemment comment deux à trois insignifiants provocateurs français pro-Assad tentent d'infiltrer la solidarité internationaliste kurde.
Le Kurdistan sous occupation syrienne est avant tout l'histoire d'une oppression. L'oppression des minorités (pas seulement kurdes) par le régime ba'assiste de la dynastie Assad. Exclus de la citoyenneté syrienne parce que Kurdes, les populations du Rojava se sont vues contraintes  à une arabisation forcée de la part des nationalistes syriens au pouvoir : interdiction de la langue kurde, mais aussi des noms et des traditions liées à cette identité culturelle vivante.
En 2004 les Kurdes de la ville Qamishli se révoltent contre Assad en réaction à une poussée de chauvinisme arabe contre leur identité. 
En avril 2011 afin d'essayer de diviser ses opposants Assad admet enfin la possibilité d'une citoyenneté syrienne pour les Kurdes. En juillet 2012 les forces gouvernementales se retire,t du Rojava, sauf dans les villes de al-Hasake et Qamishli. Pour le régime ba'assiste il s'agissait de limiter les fronts de combat et de se concentrer sur d'autres opposants sur d'autres fronts. mais la stratégie d'Assad était également politique : il savait son opposition, comme l'ALS, en conflit avec l'autonomie du Rojava, soit pour des raisons nationalistes soit pour des motivations religieuses. Aidé par le sectarisme de l'ALS (Armée libre syrienne), et donc l'impossibilité du PYD (le parti de la guérilla du Rojava) à soutenir ce cartel multiforme, Assad allait pouvoir créer l'illusion de la neutralité kurde dans le conflit. Ce qui en dehors du Rojava ne se vérifiait pas forcément puisqu'à quelques kilomètres de la région autonome, à Alep, la guérilla kurde affrontait les forces du régime.


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Affrontements à Alep : Kurdes contre les forces d'Assad

Sectarisme de l'ALS et stratégie d'Assad allaient conduire à l'isolement politico-militaire du Rojava. A l'intérieur même du Rojava la guérilla se trouvait également confrontée à quelques manifestations minoritaires de Kurdes partisans des partis politiques en faveur de Barzani. Cette mouvance politique féodaliste et clanique prenait également parti en faveur des forces anti-autonomistes de l'ALS. Sous le nom de Kurdish National Council (KNC) ce cartel hétéroclite opposé au PYD allait se poser comme représentant des intérêts du réactionnaire Barzani et modérer ses revendications d'autonomie du Rojava afin d'engouffrer son opportunisme dans l'opposition syrienne. En août 2013 le KNC rejoint donc la Coalition Nationale Syrienne (CNS, opposition). Au delà de la Syrie même c'est une coalition plus large que l'on voit émerger : KNC-Barzani-ALS-Turquie. On comprend donc rapidement pourquoi l'axe PKK-PYD-PJAK est alors d'emblée mise hors jeu par cette stratégie impérialiste du pouvoir islamo-conservateur de la Turquie.
Cette collaboration stratégique entre Barzani et la Turquie a rendu dès lors caduque l'entente politique possible dans le Rojava : les pro-Barzani prenant logiquement la figure de traîtres aux yeux des autres Kurdes. La crédibilité du PYD s'est également trouvé renforcée par l'implication de son aile combattante, les YPG, dans la défense du Rojava face aux islamistes.


Les affrontements armés contre les jihadistes débutent en juillet 2013, bien que quelques autres affrontements sporadiques eurent lieu avant. Les affrontements ont tout d'abord commencé dans les villes de Tel Abyad et Ras al-Ayn à la fois contre les combattants de Jabhat al-Nusraet de l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL ou par son acronyme arabe péjoratif, Daesh). Essentiellemnt ce sont les YPG qui se sont trouvés engagés dans ces combats, mais également les petites unités de combattants Kurdes du Jabhat al-Akrad (en arabe, le Front Kurde) qui a des liens tant avec les YPG qu'avec l'ALS. Le paradoxe étant que cette ALS (quelques brigades en tout) combattait aux côtés d'Ahrar al-Sham, Daesh, Jabhat al-Nusra contre le Rojava.

Ce serait avec tort cependant que l'on verrait le Rojava comme une entité kurde. Non seulement parce que politiquement cette identité exclusive est refusée par les intéressés eux-mêmes, conscients de la diversité ethnique de la région, d'autre part parce que d'autres minorités adhèrent au projet d'autonomie en allant jusqu'à rejoindre les forces combattantes des YPG. Et d'autre part parce que les ennemis du Rojava sont également des Kurdes, que l'on retrouve soit à l'intérieur parmi les partisans du pro-turc Barzani, soit à l'extérieur souvent en première ligne des brigades de Daesh. Pour une fois le Rojava pose un problème géopolitique régional qui n'est ni religieux ni ethnique, mais politique.


Si l'Armée libre syrienne peut tenter de contrer aujourd'hui Daesh c'est avant tout pour défendre ses propres intérêts face à cette organisation terroriste qui est désormais devenue son ennemie principale après avoir été son alliée. Tout d'abord la chute de Kobanî, au coeur du Rojava, faciliterait le passage par la frontière turque de combattants terroristes opposés à l'ALS, ensuite le Rojava, outre le fait d'être un axe géostratégique, est convoité dans une certaine mesure pour ses quelques ressources pétrolières, notamment autour du village de Tel Hamees. Enfin, participer à la défense de Kobanî pour l'ALS, au coeur du Rojava, signifie pour ces nationalistes sunnites arabes de reprendre pied en zone kurde. Une situation à double tranchant donc pour les combattants kurdes affaiblis de Kobanî.
En concurrence avec l'ALS, les forces d'Assad aimeraient également reprendre pied dans le Rojava, mais l'hostilité des YPG au régime ba'assiste, contrairement à un mythe répandu par les anti-Rojava, est extrêmement forte. Seule la collaboration forte entre l'ALS et l'impérialisme turc a été la raison déterminante de l'éloignement des révolutionnaires du Rojava de l'opposition syrienne. Les YPG ne veulent pas servir un oppresseur contre un autre. Le double jeu des pro-Barzani et de la SNC lors de l'attaque de certains villages a également conduit des Kurdes non-révolutionnaires du côté des YPG. D'autre part le sectarisme de l'ALS l'a même conduit à exclure le Jabhet al-Akrad du Conseil Militaire d'Alep en raison de ses liens avec le PKK. On voit mal ainsi comment les révolutionnaires du Rojava pourraient rejoindre une telle coalition, et comment les révolutionnaires du monde entier pourraient exprimer une solidarité minimale à l'ALS, sectaire et nationaliste.


 D'un point de vue politico-militaire le régime d'Assad ne se retrouve plus en première ligne face au Rojava : l'acte le plus révolutionnaire consistait alors à rendre crédible et à consolider cette région autonome qui n'était plus inquiétée directement par les troupes ba'assistes. Ce besoin de consolidation explique également pourquoi la guérilla n'a pas encore attaqué les garnisons gouvernementales de Qamishli et al-Hasake. C'est ce même réalisme qui a conduit les révolutionnaires kurdes à inclure d'autres minorités soit au sein même des YPG, soit en collaborant militairement avec leurs structures, comme le Syriac Military Council. Il ne faut pas non plus oublier la présence historique des Arméniens dans la région, et le député-maire Arménien de Qamishli a déjà apporté son soutien à l'autonomie du Rojava. D'autre part les Turkmènes ont également été approchés, ce qui est audacieux au regard des positions pro-Turque historiques de cette communauté. Enfin les YPG  sont déjà constitués de quelques bataillons arabes ce qui n'a été rendu possible que par le caractère non-sectaire et l'idéologie internationaliste de la guérilla kurde.
Sans se faire trop d'illusions sur le PYD, son caractère autoritaire et militaro-bureaucratique pouvant logiquement l'empêcher de lui-même d'aller au-delà de la construction d'une simple entité sociale, anti-patriarcale et anti-sectaire (ce qui est déjà beaucoup mais largement insuffisant du point de vue révolutionnaire) ce parti rend pourtant possible son propre dépassement par le prolétariat du Rojava. La prise en main par tous les travailleurs de tous les aspects de la vie sociale et économique afin d'aller encore plus loin que le confédéralisme démocratique du PYD/PKK/PJAK. Cela passe par la  lutte contre la bureaucratie, contre les sectarisme et le patriarcat, et cela commence par la solidarité avec les opprimés des impérialismes du monde entier. Cela commence également en détruisant le régime identitaire fasciste d'Assad.


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Portrait du dictateur Assad détruit par un militant kurde YPG